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« L’Europe du microbiote, c’est la France »

Hervé Affagard, cofondateur et directeur général de MaaT Pharma, et président de l’Alliance Promotion Microbiote (APM), est sponsor principal de la quatrième édition des Journées Polepharma de Microbiomique, qui se tiendront les 22 et 23 novembre à Rouen, en Normandie. Il alerte sur la perte de compétitivité du secteur en Europe et appelle à un sursaut collectif global lors de ces Journées, qui redonne à la France son rôle pivot dans la structuration de la communauté du microbiote. 

Diriez-vous que MaaT Pharma, qui fêtera ses 10 ans en 2024, est un précurseur dans le domaine du microbiote ?

Nous avons la sensation d’avoir ouvert la voie dans le développement de thérapies issues du microbiote intestinal. MaaT Pharma est le spécialiste et leader français de la restauration de l’écosystème complet du microbiote. Nous sommes aussi les plus avancés dans le domaine de l’oncologie et du microbiote au niveau mondial. Un leadership reconnu dans le secteur grâce à notre candidat-médicament phare, MaaT013, pour traiter la maladie aigue du greffon contre l’hôte. Le principe actif est un écosystème complet qui contient notamment de manière standardisée des dizaines bactéries anti-inflammatoires que nous regroupons sous le nom de Butycore. Il s’administre sous forme de lavements intestinaux. Ce produit pionnier est actuellement à mi-parcours de son étude clinique de phase 3. Nous devrions avoir les données relatives au premier critère d’évaluation de l’étude en milieu d’année 2024 et, si nous ajoutons une année de suivi jusqu’à l’été 2025, nous pourrions être en position de déposer une autorisation de mise sur le marché en 2026. Notre produit est également disponible dans le programme d’accès compassionnel depuis quatre ans. Environ 160 administrations ont déjà été réalisées en Europe et nous continuons de recevoir des demandes du monde entier. Nous sommes sur des pathologies très graves avec des patients qui ont un taux de survie à 2 mois de 22% et les résultats de notre accès compassionnel, avec un taux de survie à 1 an de 59% chez les patients répondant aux traitements, sont très encourageants. Les Journées Polepharma de la Microbiomique permettront notamment d’apporter un éclairage sur nos développements en onco-hématologie.

Difficulté ou enthousiasme, quel est votre ressenti sur le chemin parcouru ?

Le parcours est toujours difficile pour un pionnier qui défriche un domaine. Pour MaaT Pharma, nous avons relevé le défi de convaincre les médecins, patients, autorités réglementaires, laboratoires pharmaceutiques, … Mais le potentiel du marché est colossal et cela vaut le coup de s’accrocher ! D’autant que notre moteur est d’améliorer les soins aux patients avec un impact sociétal important. On sait aujourd’hui que 25% de la population mondiale montre une altération de son microbiote intestinal, avec une forte méconnaissance encore des problématiques. Il est donc aujourd’hui plus que jamais nécessaire de faire avancer la science du microbiote et de proposer des solutions de diagnostics et thérapeutiques aux patients.

Quel message adresser aujourd’hui aux sociétés qui se lancent dans votre sillon ?

L’univers du microbiote a été trusté au départ par les infections nosocomiales, notamment l‘infections à Clostridioides difficile. Nous avons fait un choix et un pari différent en ciblant l’oncologie dès 2014. Et nous récoltons aujourd’hui le fruit de notre travail, en ayant ouvert la voie et les possibilités autour de nous. Car depuis, deux autres sociétés se sont lancées sur ce créneau aux États-Unis et en Écosse. Nous avons clairement « fait des petits ».

2023 sera-t-elle une année charnière pour MaaT Pharma ?

Nous sommes entrés dans la quatrième phase de développement de notre société, à savoir la préparation de la commercialisation de nos produits les plus avancés notamment MaaT013 (si les données de phase 3 sont positives) et l’expansion aux États-Unis. Ce sont nos prochains challenges. Au cours des étapes précédentes, nous avons validé notre concept, développé une première formulation autologue (MaaT011), un premier prototype qui nous a conduit à apprendre et nous a permis de pivoter sur MaaT013, actuellement en phase 3. Nous avons également diversifié nos programmes, avec le développement de MaaT033, notre forme orale, et nous comptons aujourd’hui quatre essais en cours dans le mélanome, dans la maladie de Charcot et deux en hémato-oncologie. Et nous pourrions envisager d’élargir à d’autres axes thérapeutiques dans le futur. Autre bonne nouvelle : nous sommes prêts pour la montée en échelle en termes de production, grâce à notre nouvelle unité de fabrication développée avec Skyepharma, à Saint-Quentin-Fallavier, près de Lyon. Il s’agit de la plus grosse usine en Europe, pour la production de microbiote à écosystème complet, et elle est prête à produire les lots cliniques de MaaT013 et MaaT033.

Quel est le circuit de dispensation d’un produit tel que MaaT013 aujourd’hui ?

Depuis l’obtention d’un accès compassionnel en 2019, nous avons professionnalisé notre infrastructure et logistique afin d’administrer le médicament au patient le plus vite possible et dans un délai de 24 à 48 heures. Le circuit commence à notre usine lyonnaise qui fabrique et libère les produits, qui sont acheminés jusqu’à notre centre de distribution de Bordeaux, où ils sont stockés. Lorsque le pharmacien responsable reçoit une autorisation de délivrance compassionnelle de la part de l’ANSM, notre produit est envoyé à l’hôpital de destination en France, Allemagne, Espagne… La première génération de produits doit respecter une chaîne du froid stricte à moins 80°C pour le transport et la conservation. Une fois arrivé à l’hôpital, le produit est administré en trois temps et à trois doses différentes à J1, J5 et J10, en fonction de l’état de santé du patient.  Un avantage apporté à la seconde génération avec MaaT033 et, demain, les produits co-cultivés, est de pouvoir être stockée à température ambiante.

Que représente aujourd’hui le secteur de la microbiomique ?

Nous sommes près de 25 sociétés au sein de l’Alliance Promotion Microbiote (APM), créée en mars 2021 pour rassembler l’ensemble des acteurs du secteur agissant dans le dispositif, le diagnostic et la thérapeutique, et englobant toutes les modalités. Nous sommes sur un marché en croissance et très diversifié, qui regroupe à la fois les probiotiques avec des bactéries d’origine lactique et autres, les produits vivants biothérapeutiques et issus du microbiote avec les bactéries commensales collectées sur l’individu qui échangent avec l’hôte. Nous constituons un mix d’acteurs industriels historiques comme Biocodex ou Lallemand, et de start-ups biotech innovantes, telles que la deeptech Eligo Bioscience qui fait appel à la technologie CRISPR-Cas pour modifier le code génétique de la bactérie. L’ensemble du secteur est dynamique et multiplie les coopérations. Il représente entre 3500 et 4000 emplois rien qu’en France. Les premières AMM de médicaments à base de microbiotes ont mis dix ans à arriver et ce sont les sociétés Ferring (novembre 2022) et Seres (avril 2023), aux États-Unis, qui ont ouvert la voie. Ces dernières génèrent aujourd’hui du chiffre d’affaires avec des produits pharmaceutiques issus de donneurs dans le domaine du transfert de microbiote fécal. Ces traitements pourraient prochainement arriver en France. Nous espérons que cette tendance positive va continuer !

Comment se positionne la France sur ce marché ?

Il y a près de 300 sociétés du microbiote dans le monde qui développent des produits en préclinique et clinique. Il y a deux ans, 39% de ces sociétés étaient en Europe et 19% en Asie. Mais les chiffres se sont rapidement inversés sur la période, traduisant une véritable perte de compétitivité en Europe. Les sociétés qui émergent aujourd’hui sont en Asie, tandis que plusieurs sociétés en France ont malheureusement fermé boutique telles que Ysopia et Da Volterra. Or, l’Europe du microbiote, c’est la France. L’Hexagone héberge la science, les investisseurs, ou encore l’ANSM, qui est l’autorité réglementaire qui a le plus légiféré sur le microbiote en Europe. Nous avons un rôle de leader, structurant et pivotal en Europe, qu’il faut continuer d’assumer et c’est l’enjeu des cinq prochaines années.

Qu’est-il souhaitable à l’avenir pour y arriver ?

Il faut que l’on multiplie les réussites tricolores au-delà de MaaT Pharma et il nous manque des champions comme dans tout le secteur de la biotech ! Nous avons besoin d’un cadre réglementaire propice au développement de nos entreprises. L’Europe devrait dans ce sens s’inspirer de la France. Un soutien politique est nécessaire. Un autre axe est d’améliorer la collaboration publique-privée pour concrétiser l’innovation au niveau des entreprises. On pourrait finir par tourner en rond et rater le coche comme ce fut le cas pour les CAR-T cells, un domaine dans lequel la France était à la pointe, mais qui a été concrétisé aux États-Unis qui nous imposent désormais leur marketing et leurs prix. La solution aujourd’hui passe par l’excellence, un cadre réglementaire adapté, des succès d’entreprises et une meilleure facilité de transfert de la recherche vers les entreprises qui font du translationnel. Ce sont les défis à relever au plus vite et tous ensemble !

Un message pour ces Journées Polepharma du Microbiomique ?

La réussite de la France est essentielle pour le dynamisme de l’Europe. C’est sur ce point important que nous souhaitons alerter lors du congrès, partager le constat et mobiliser ensemble dans l’intérêt du secteur. Il ne suffit pas d’être le meilleur en France, nous devons aider nos sociétés à grandir et à devenir des acteurs internationaux ou – au moins – européens. Chacun doit apporter sa contribution dans une logique d’écosystème pour générer des retombées positives pour tous !

 

Propos recueillis par Marion Baschet Vernet

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